La « possessió » majorquine : le cœur de la Majorque rurale
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La « possessió » majorquine : le cœur de la Majorque rurale

Pendant des siècles, une grande partie de la vie économique, sociale et agricole de Majorque s’est articulée autour des « possessions ». Ces grands domaines ruraux n’étaient pas seulement des exploitations agricoles, mais de véritables centres de production où cohabitaient propriétaires, ouvriers, bétail, cultures et métiers traditionnels. Ils constituent véritablement un élément fondamental de l’histoire de Majorque.

 

Qu’est-ce qu’une propriété ou une possessió ?

Étant donné que Majorque est une île, pratiquement tout ce qui y était consommé au cours des siècles passés devait y être produit. Pour expliquer ce qu’est une « possessió », on pourrait dire qu’il s’agit d’une maison seigneuriale entourée de terres productives destinées à l’exploitation agricole. Mais ce serait une simplification excessive, car en réalité, c’était bien plus que cela : il s’agissait de véritables unités de production, de noyaux ruraux qui constituaient le pivot de l’organisation économique de l’île. Les propriétaires du domaine vivaient dans ces maisons, mais aussi les contremaîtres et les ouvriers, bien que, logiquement, pas dans les mêmes dépendances. On y vivait, on y travaillait, et c’est là que naissaient des conflits, des relations et des amours qui débouchaient sur le mariage. D’une certaine manière, c’était un petit microcosme, avec ses propres règles et dynamiques.

 

Quand sont-elles apparues ?

Jusqu’à ce que le roi Jaime Ier conquière l’île en 1229, Majorque était sous domination arabe. L’organisation du territoire majorquin et l’exploitation des terres reposaient principalement sur les alquerías. Mais tout cela a changé avec la domination chrétienne de la Couronne d’Aragon : non seulement de nombreux types de cultures ont vu le jour, mais aussi les exploitations agricoles elles-mêmes et leurs constructions.

À partir de ce moment-là, au XIIIe siècle, les domaines tels que nous les connaissons aujourd’hui ont commencé à apparaître, même si ce n’est qu’au XVIe siècle qu’on a commencé à les appeler « possessió ». En réalité, beaucoup d’entre eux s’inspiraient des anciennes alquerías, et certains ont même conservé jusqu’à aujourd’hui leur nom d’origine, clairement arabe, comme par exemple ceux d’Alfabia ou de Biniatzar.

 

À quoi ressemblent les possessions ?

Les possessions servaient à la fois de lieu d’hébergement et de résidence pour les seigneurs et les ouvriers, mais aussi de locaux destinés à l’activité agricole, avec des dépendances pour transformer et stocker tout ce qui était récolté sur les terres. Outre les entrepôts, les garde-manger et les bûchers, certaines possèdent des tafonas (moulins à huile) ou des cellers (caves à vin) particulièrement remarquables. Il ne faut pas oublier que la grandeur d’une possessió renforçait également l’image et le pouvoir de son seigneur aux yeux du peuple.

La Possessió majorquine
Salon d’Alfabia

Bien qu’il s’agisse de constructions seigneuriales et parfois imposantes, elles présentent un aspect extérieur assez austère et ne semblent généralement pas surchargées. Comme elles ont été construites à des époques différentes, les styles architecturaux peuvent également être très variés, allant du gothique, de la Renaissance ou du baroque jusqu’au néoclassique.

Il est très courant qu’elles possèdent une grande cour intérieure (clastra) et les plus élégantes disposent également de beaux jardins. Certaines possèdent leur propre chapelle ou église et, si elles étaient situées à des endroits stratégiques, elles comportaient même des tours de défense ou des fortifications.

 

Les noms particuliers des possessions

Ici, à Majorque, il est assez courant d’entendre des noms tels que Son Mas, Son Ramón ou Son Gibert, et généralement, le « Son » indique qu’il s’agit d’une possessió. En général, ce « Son » si typiquement majorquin accompagne des prénoms ou des noms de famille, mais il peut aussi accompagner des « malnoms » (surnoms), parfois très drôles, comme Son Barbut, Son Panxeta ou Son Marrano.

À d’autres occasions, le nom des possessions est simplement associé à un lieu ou à une caractéristique physique, comme ce serait le cas de Sa Torre ou Es Fangar.

Mais pour moi personnellement, ceux qui me semblent les plus évocateurs sont ceux qui ont résisté au passage du temps et qui sont une véritable histoire vivante, conservant ces noms si arabes comme Albocàsser, Binificat ou Binifarda…

Ce à quoi beaucoup de Majorquins n’ont certainement jamais pensé, c’est que ce qui est aujourd’hui des hôpitaux (Son Espases, Son Dureta), des zones industrielles (Son Castelló, Son Oms) ou des aéroports (Son Bonet, Son San Juan) doit son nom aux possessions qui se trouvaient autrefois sur ces mêmes terrains.

 

Où se trouvaient-elles et combien y avait-il de possessions ?

Il existe des possessions réparties sur tout le territoire de Majorque, mais il semble que les emplacements choisis pour ces demeures seigneuriales tenaient compte de plusieurs facteurs : il était important qu’il y ait une source d’eau à proximité, mais il fallait toujours éviter les lieux marécageux ou susceptibles d’être facilement inondés. L’idéal était un promontoire rocheux, un endroit pittoresque d’où l’on pouvait bien voir ses propres terres.

La Possessió majorquine
carte du Cardinal Despuig

Pour savoir combien il y en avait, cela dépendrait beaucoup de l’époque à laquelle on se situe. Mais la meilleure référence est sans doute la carte de Majorque réalisée par le cardinal Despuig en 1785. Dans cette œuvre d’art, outre de nombreux autres détails topographiques, plus de 1 250 possessions sont répertoriées.

 

Que produisait-on et qu’élevait-on dans les domaines ?

Les possessions avaient une vocation clairement agricole et d’élevage, mais l’activité principale dépendait fortement de la région où se trouvait le domaine.

La Possessió majorquine
exposition à Sa Granja de Esporles

Cultures

Ainsi, par exemple, dans les zones montagneuses, on trouvait surtout des oliveraies et la production d’huile, que ce soit pour l’alimentation, pour fabriquer du savon ou pour alimenter des lampes. Dans d’autres zones, notamment dans le Plà de Majorque, l’activité principale était la culture des céréales (blé, orge, avoine) et des légumineuses. Sans oublier la vigne, qui constituait la culture fondamentale dans certaines parties de l’île comme Felanitx, Manacor ou Binissalem.

Outre cette trilogie méditerranéenne typique (blé, vigne, olivier), on trouvait également dans les possessions d’autres arbres, tels que des amandiers, des figuiers, des caroubiers et d’autres arbres fruitiers. Parmi ceux-ci, les agrumes (oranges ou citrons) prédominaient généralement, bien qu’il y eût parfois aussi des prunes, des pêches ou des prunes.

Il y avait également un potager avec des légumes, mais celui-ci servait généralement davantage à l’autoconsommation de la propriété qu’à une activité économique importante.

Animaux

Les moutons occupaient de loin la première place, suivis, dans une moindre mesure, par les chèvres. Les porcs jouaient également un rôle essentiel ; d’ailleurs, l’un des postes les plus courants dans les fermes était celui de « porquer », chargé de s’occuper du cheptel porcin. Des vaches et des bœufs étaient élevés pour leur viande, leur lait et pour leur grande force de traction. Les chevaux, les ânes et les mulets n’étaient pas en reste, tous utilisés pour tirer des charrettes, actionner une roue à eau ou effectuer d’autres tâches similaires.

Poules, oies, canards, dindes et pigeons pouvaient compléter cette sorte de petite arche de Noé que constituaient les possessions. Tous ces animaux étaient toujours gardés par un bon ca de bestiar, le célèbre chien de garde majorquin.

 

Les possessions aujourd’hui

Certaines ont disparu à cause de la spéculation immobilière et de la forte croissance de l’île. D’autres se sont progressivement délabrées et tombent en ruine faute d’investissements dans la rénovation et l’entretien.

Mais beaucoup d’autres ont connu un meilleur sort et sont conservées pour l’usage privé de leurs propriétaires, qu’ils soient espagnols ou étrangers. Il en existe également qui ont été transformées en maisons-musées ethnographiques et que l’on peut visiter, comme Els Calderers dans le village de Sant Joan.

Mais celles dont nous pouvons vraiment profiter sont toutes celles qui ont été transformées en hôtels ruraux ou en gîtes ruraux, qu’elles aient conservé leur charme d’antan ou qu’elles aient été rénovées avec un goût exquis et dotées de tout le confort moderne.

Si vous venez à Majorque pour vous reposer un peu, l’une de nos meilleures recommandations est de visiter l’une de ces possessions majorquines… ou mieux encore, de séjourner quelques jours dans celle qui vous plaît le plus. Vous découvrirez notre île d’une manière très différente.

 

Quelles sont les possessions les plus célèbres ?

Il en existe une multitude, mais on pourrait peut-être citer Raixa, Son Marroig ou La Granja (Esporlas) ; toutes sont impressionnantes et méritent une visite.

 

Conclusion finale

Les possessions étaient bien plus que de grandes exploitations agricoles. Pendant des siècles, elles ont constitué un pilier économique et social important de Majorque. Une grande partie des produits, des métiers et des coutumes de l’île trouvent leur origine dans ces exploitations rurales et ont façonné la vie de nombreuses générations de Majorquins.

Photos : Nous remercions Fernando Sancho, auteur du blog www.perdidoenmallorca.com

 

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